SPUL - Syndicat des professeurs et professeures de l'Université Laval

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    COMMUNICATEUR CIVIQUE

    Le communicateur civique est un membre ordinaire du SPUL. Les informations qu’il communique dans ses chroniques ont pour but de favoriser la participation dynamique des membres à la vie démocratique du SPUL. Il rend compte des débats touchant les fonctions professorales à l’Université Laval et à l’extérieur. Il exprime également les préoccupations des professeures et professeurs en lien avec leurs activités professionnelles.

    Le communicateur civique remplit ces objectifs et exerce sa fonction à titre de professeur, membre du SPUL. Les opinions exprimées dans cette page sont les siennes ou celles de leur auteur.

    Éditions précédentes >>>


    Message du communicateur civique

    Vous avez un aspect original et novateur à faire connaître de votre année d’étude et de recherche (AÉR), signalez-le moi par courriel. Je le mettrai en valeur dans cette chronique.

    Jacques Rivet >>>


    Hiver 2018 – Numéro 66

    Dessin_ML

    Conseil universitaire du 5 décembre 2017

    AVIS

    Le compte rendu de la séance du Conseil universitaire du 5 décembre 2017 sera mis en ligne au début du mois de janvier 2018 avec un résumé de l’Avis de la Commission des études sur la formation et un résumé de l’Avis de la Commission de la recherche sur la recherche et sur la formation à la recherche à l’Université Laval.

     

    Jacques Rivet, cc

     


     

    Entretien avec le professeur Lionel Meney
    Une recherche universitaire qui se poursuit à la retraite sans rupture.

    « Je ne dis pas comment bien dire. Je donne les éléments de connaissance linguistique qui permettent au locuteur de faire des choix éclairés »


    Le professeur Lionel Meney, à la retraite depuis 2004, vient de publier un troisième ouvrage majeur en linguistique, Le français québécois entre réalité et idéologie : un autre regard sur la langue*, après avoir rédigé un Dictionnaire québécois-français (1999) et Main basse sur la langue (2010). Nous nous sommes entretenu avec lui, particulièrement pour recueillir son témoignage en tant qu’universitaire toujours actif, comme en donne la preuve cette récente publication.

    JR : Cet ouvrage ne vient pas exclusivement de la période de votre retraite. Il est le prolongement d’une longue carrière d’enseignement et de recherches universitaires?

    LM : Tout à fait. En un sens, il vient du premier jour de mon arrivée au Québec, le 3 septembre 1969. J’avais une formation de linguiste dans le domaine des études slaves. N’ayant pas la possibilité d’enseigner la langue russe, je me suis réorienté du côté de la langue française. C’était logique. J’étais linguiste, très intéressé par tous les problèmes de langue et, en plus, arrivant ici, je découvrais les nombreuses différences linguistiques entre la France et le Québec. Différences encore plus grandes à l’époque que maintenant. En fait, tout est lié chez moi: mon histoire personnelle, mon enseignement et ma recherche. Je me suis totalement intégré à la vie québécoise, si bien que, tous les jours et toutes les minutes, mon oreille m’incitait – et m’incite encore – à chercher quelle est l’origine de ces différences. Ce livre que vous avez en main, lequel m’a demandé six ans de travail, est la continuité exacte de ce que j’ai découvert le premier jour de mon arrivée ici. Mon objectif, dans cet ouvrage comme dans mes livres précédents, par exemple mon Dictionnaire québécois français, n’est pas de dire aux Québécois comment « bien parler », mais de dire : « Quand au Québec on dit ceci, en Europe francophone on dit cela. » Je suis à la fois très européen et très québécois.

    JR : Vous utilisez la méthode de la comparaison dans votre ouvrage. C’est une approche scientifique qui permet d’exercer son jugement pour faire des choix?

    LM : C’est exact. Je ne dis pas comment « bien dire ». Je donne les éléments d’information linguistique qui permettent au locuteur de faire des choix éclairés. C’est à la fois l’enseignant, le chercheur et le citoyen en moi qui agissent comme une sorte de porte-voix des locuteurs francophones, si je puis dire. Si l’on regarde mes trois ouvrages, on constate que c’est toujours la comparaison qui guide ma réflexion. À ce propos, pour ce dernier livre, la base de textes Eureka m’a permis de le faire dans des conditions exceptionnelles d’accessibilité aux faits de langue de la presse francophone québécoise et française.

    JR : En quoi votre retraite-a-t-elle favorisé votre travail de rédaction consécutif à vos recherches sur le français québécois?

    LM : La retraite m’a donné du temps. Ma tâche d’enseignement dans les programmes de traduction était très chronophage parce que je me suis toujours adressé à de grands groupes et je croulais sous les corrections. Sans compter les tâches administratives, les comités, les réunions… La nécessité de rédiger des demandes de subvention suivies de rapports de recherches – partiels ou définitifs – est une activité accaparante qui ne favorise pas le travail de réflexion et de synthèse nécessaire à une certaine étape de la recherche. Alors, au moment de ma prise de retraite, je n’ai jamais pensé que c’était la fin de mes recherches. Au contraire, j’avais enfin assez de temps libre pour m’y consacrer entièrement. Dans mon domaine, la recherche demande beaucoup de réflexion. J’avais accumulé beaucoup de données et pas mal réfléchi aux questions qui m’intéressent, à savoir la variation linguistique entre le français d’ici et celui de France, la norme linguistique, la qualité de la langue, la question des anglicismes, les idéologies linguistiques… Enfin j’avais du temps pour la maturation. J’avais la possibilité de continuer ce que j’avais fait et même de dépasser ce que j’avais déjà réalisé.

    JR :  Vous avez bien dit « dépasser » ?

    LM : Oui, car dans mes recherches, il y a une continuité et une gradation, des étapes. La première, ce fut l’appropriation et la description du français québécois, comme en témoigne mon Dictionnaire français-québécois, premier essai dans la Francophonie d’un dictionnaire non pas bilingue mais bivariétal, qui est un inventaire des particularismes du français québécois au regard du français de référence. Dès mon arrivée en 1969, à l’époque des grands débats d’affirmation du français, j’ai commencé à m’intéresser aux idéologies linguistiques. Dans une deuxième étape, ma réflexion a donc porté tout naturellement sur la norme et la qualité de la langue – c’était une question cruciale pour un enseignant de français dans les programmes de traduction, comme pour tout enseignant d’ailleurs. Mon livre Main basse sur la langue présente tout le contexte historico-géopolitique de la question et procède à une analyse critique des principales productions lexicographiques québécoises. Dans une troisième étape – c’est l’objet du Français québécois entre réalité et idéologie – je me suis fixé pour tâche de décrire objectivement les caractéristiques et le fonctionnement du marché linguistique québécois. A la suite de quoi, j’ai procédé à une analyse des diverses idéologies linguistiques ayant cours au Québec afin de montrer la distance existant entre cette réalité et les diverses idéologies qu’elle a suscitées.

    JR : Précisément, ce qui m’intrigue dans cet ouvrage, c’est la notion de marché. Pourquoi parlez-vous de marché?

    LM : C’est une notion qui m’a été inspirée par le sociologue français Pierre Bourdieu (1930–2002). C’est une métaphore qui indique que tout locuteur, pour s’exprimer, doit choisir les produits linguistiques (les mots et leurs différentes valeurs sociales, car à chaque mot, à chaque structure grammaticale est attachée une valeur) sur le marché linguistique de la société dans laquelle il vit. Or, le marché linguistique québécois est singulier et complexe. C’est ce qui rend plus difficile le choix d’une norme admise par tous. Il se caractérise par une concurrence non seulement entre deux langues, le français et l’anglais, mais aussi entre deux variétés d’une même langue, un français vernaculaire québécois et un français international. Je me suis posé la question de savoir s’il y avait une norme linguistique proprement québécoise, différente de la norme du français international, ou bien si la question était plus complexe qu’on ne le dit. Par une étude précise de centaines d’exemples concrets, j’ai montré qu’en réalité, dans la société québécoise, il n’y a pas une seule norme, mais deux, qui sont en concurrence, une norme nationale et une norme internationale. Dans certains cas, la norme nationale est plus souvent utilisée que la norme internationale (on dit bleuet plutôt que myrtille). Dans d’autres cas, la norme internationale l’emporte sur la norme nationale (on ne dit plus guère que robinet, champlure ayant presque disparu). Dans de très nombreux cas, les deux normes se font une concurrence serrée (on dit, dans des proportions presque égales, tomber en amour et tomber amoureux, fin de semaine et week-end). Dans une perspective historique, sur une période de quelques décennies depuis le début de la Révolution tranquille, on note une progression remarquable de la norme internationale. Cela signifie que le marché linguistique québécois est de plus en plus intégré et semblable au marché francophone européen et que les produits internationaux y sont de plus en plus utilisés.

    JR : Un dernier sujet sur lequel je voudrais avoir votre avis : la partie « enseignement » de votre carrière universitaire. Quelle place y a-t-elle prise par rapport à vos recherches?

    LM : Je vous dirai franchement que, lorsque j’étais en activité, j’aimais mieux enseigner que faire de la recherche, pour les raisons que j’ai évoquées plus haut. Ce que j’aimais le plus dans l’enseignement, c’était préparer des cours, trouver une manière simple d’expliquer une question complexe, répondre aux nombreuses interrogations de mes étudiants, surtout leur inculquer une méthode de travail, l’amour de la rigueur. Je crois tenir de mes parents, eux-mêmes enseignants, une sorte de fibre pédagogique. De fait, par leurs questions, mes étudiants me ramenaient sans cesse à mes recherches, qui étaient en symbiose avec mon enseignement. Finalement, je leur dois beaucoup.

    JR : En expliquant les choses selon la manière explicitée dans votre dernier ouvrage, avez-vous pensé à vos étudiants, particulièrement du point de vue des objections qu’ils auraient pu vous servir?

    LM : Assurément, de façon constante. Il m’arrivait d’avoir à argumenter avec tel ou tel de mes étudiants, qui n’était pas d’accord avec moi. Les questions de langue sont délicates. Elles touchent à l’identité. Mais je voudrais évoquer le sujet de l’attitude des étudiants sous un angle un peu différent. En général, ceux-ci sont surtout préoccupés – de façon tout à fait légitime d’ailleurs – par l’obtention de leur diplôme, synonyme d’emploi à la clé. C’était particulièrement le cas dans les programmes de formation de traducteurs professionnels où j’enseignais. J’étais parfois un peu déçu par leurs préoccupations étroitement utilitaires. Beaucoup voulaient simplement savoir si l’emploi de tel ou tel mot était correct ou fautif, sans vouloir examiner tous les aspects, toute la complexité de la question. Ils voulaient entendre une réponse binaire : oui ou non? Je m’attachais à leur montrer que les choix linguistiques ne se résument pas à des réponses de QCM. J’ai toujours essayé de leur montrer qu’il fallait d’abord et avant tout exercer son jugement. Et que pour ce faire, il fallait acquérir une certaine culture, lire beaucoup et pas uniquement la même chose, élargir son horizon à tout le monde qui nous entoure. C’est essentiellement ce message que je leur répétais sans cesse. En repensant à mes trois livres, j’ai également essayé d’expliquer au public lecteur que la problématique de la langue au Québec est plus complexe qu’il ne le croit, en lui donnant des éléments de connaissance pour qu’il puisse en juger en toute connaissance de cause. L’enseignement, la recherche et ma position personnelle comme Québécois concernant les problèmes de la langue française au Québec, tout ça, je le rappelle, est lié chez-moi.

    JR : Si je vous ai bien compris, la possibilité que vous avez eue d’enseigner vous a permis de réfléchir à vos recherches…

    LM : Étant chargé d’enseigner le français et la traduction dans des programmes de formation de traducteurs en contexte québécois, j’étais constamment confronté au problème de la norme et de la qualité de la langue. Cette situation m’a conduit tout naturellement à devoir creuser la question, pour moi d’abord, pour mes étudiants ensuite, et pour les lecteurs enfin qui veulent bien s’intéresser à mes publications. Ma matière d’enseignement est à l’origine de mes interrogations et donc de mes recherches. Cela est apparu dès le début de mon enseignement et ne m’a pas quitté depuis. Même à la retraite…

    * Meney, Lionel, Le français québécois entre réalité et idéologie : un autre regard sur la langue, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2017, 635p.

     

    Jacques Rivet, cc